«L’endroit où notre front touche le ciel…» ou comment la colline surplombant Ascona est devenue une contre-culture avant-gardiste très en avance sur son temps il y a plus de cent ans.
Le Monte Verità est un lieu doté d’un pouvoir. La montagne d’Ascona, baignée de soleil, est considérée comme ayant une telle énergie qu’elle a un effet revigorant sur ses visiteurs. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Monte Verità est devenu un refuge pour les adeptes de modes de vie alternatifs à la fin du XIXe siècle. Ils sont venus de partout: des gens lassés de la civilisation, en quête de sens, des déserteurs, mais aussi des artistes, des écrivains et des philosophes qui aspiraient à de nouvelles formes de société.

Ce qui fut probablement la première communauté hippie au monde fut fondée par Henri Oedenkoven d’Anvers, la pianiste Ida Hofmann, grande voyageuse, l’artiste Gusto Graeser et son frère Karl Graeser, un ancien officier de Transylvanie. En 1900, ils achètent pour 150 000 francs le terrain d’un hectare et demi situé sur le vignoble «Le Monesce» au-dessus du lac Majeur. Ils l’appellent la «montagne de la vérité», un lieu de pureté où l’homme peut vivre en harmonie avec la nature. En quête de vérité, ils veulent construire une société alternative sur le «Monte Verità», au-delà du capitalisme ou du communisme, libre de conventions ou de classes. La forme de société qu’ils souhaitent ne se limite pas au véganisme, au yoga, à la danse, à la gymnastique ou au naturisme, elle prône aussi des idées politiques très en avance sur leur temps: l’émancipation des femmes, le mariage de conscience, les nouvelles formes d’éducation et l’absence de possession.


Sur le Monte Verità, les membres de la communauté ne construisent que de simples huttes, cultivent des jardins et des champs. Avec un succès modéré – le sol est dur et sec. De plus en plus nombreux à venir, ils sont surpris de voir comment l’idée romantique d’une société libre finit par céder la place à la dure réalité. Car le travail dans les champs est très fatigant et donc peu populaire. La différence par rapport aux autres agriculteurs du Tessin est principalement due à leur apparence. Les originaux de la colline se distinguent par leurs cheveux longs et leurs «vêtements réformés», provoquant les hochements de tête désapprobateurs des habitants d’Ascona. On ne peut pas en vouloir à ces derniers. Après tout, il faudra encore une centaine d’années avant que le mode de vie des habitants du Monte Verità se modernise.

Dès le début, les fondateurs ont l’intention de construire un sanatorium naturel, où les gens pourraient se remettre de la civilisation. De simples cabanes lumineuses et aérées sont construites, offrant de la place pour 36 curistes, qui doivent payer 100 francs pour un séjour de 30 jours. Il s’agit notamment de thérapies naturelles telles que prendre des bains de lumière et d’air sans vêtements, des bains Kneipp, des bains d’argile ou dormir à même le sol. Le régime alimentaire, purement végétal, est également important. La viande, la nicotine, le café ou l’alcool sont strictement interdits car selon l’idéologie ambiante, ils empoisonnent à la fois l’esprit et le corps.
Le Monte Verità attire aussi de nombreux esprits bohèmes de l’époque. Des femmes artistes, des écrivains, philosophes, théosophes, musiciens, mais aussi la jeunesse dorée blasée voient dans cette proximité anarchiste avec la nature un romantisme qui n’existe pas dans les grandes villes. La liste des personnalités intellectuelles qui ont réfléchi ici à l’avenir de la société est infinie.
Rares sont ceux qui, sous le soleil tessinois, voient les nuages sombres et menaçants qui s’amoncellent au-dessus de l’Europe. C’est la Première Guerre mondiale qui sonnera le déclin de l’île pacifiste du lac Majeur. L’activité du sanatorium cesse durant la Première Guerre mondiale, les curistes internationaux se faisant de plus en plus rares. L’argent vient à manquer de plus en plus. En 1917, H. Oedenkoven assouplit même les règles diététiques et autorise les plats de viande dans le sanatorium. Le fait que le Monte Verità devienne de plus en plus une planque pour les soldats déserteurs dessert aussi le lieu.
Les fondateurs réalisent alors que leur paradis est perdu. En outre, Henri Oedenkoven et Ida Hofmann mettent à terme leur relation intime parce que le Belge est tombé amoureux d’une Anglaise qui rejette catégoriquement l’amour libre. H. Oedenkoven quitte le Monte Verità avec sa nouvelle famille, mais aussi avec Ida Hofmann, et émigre au Brésil en 1920, où Ida Hofmann meurt en 1926. Même si les visionnaires de la première heure sont partis, la magie persiste.

En 1926, le baron Eduard von der Heydt, entre autres banquier de l’ancien empereur Guillaume II et plus grand collectionneur d’art contemporain, acquiert le Monte Verità. Le baron s’installe dans la Casa Anatta, la demeure construite par H. Oedenkoven dans le style théosophique, qui, avec ses coins arrondis, ses portes coulissantes, ses grandes fenêtres et ses salles voûtées, va devenir le nouveau domicile de son extraordinaire collection d’art.

L’hôtel qu’il a prévu de construire doit être complètement différent. Il charge l’architecte Mies van der Rohe d’ériger un bâtiment rationnel et fonctionnel d’influence Bauhaus. Grâce à l’hôtel, ouvert en 1929, le Monte Verità ne sombre pas dans l’oubli mais devient un lieu de pèlerinage pour les architectes et les amateurs du Bauhaus. Ise Gropius aurait dit: «L’endroit où notre front touche le ciel…»

Après la mort du baron en 1964, le Monte Verità passe au canton du Tessin, conformément à son souhait. La Casa Anatta, décrite comme la «maison en bois la plus originale de Suisse», menaçait de tomber en ruine. Restaurée en 1978, elle abrite depuis 1981 un musée qui relate l’histoire du Monte Verità et est ouvert au public d’avril à octobre.
Aujourd’hui encore, on peut ressentir la magie perçue et cultivée par les fondateurs sur le Monte Verità. C’est toujours un lieu de retraite de nos jours. Il y a maintenant une plantation de thé sur le plateau, où quelque 1000 plants de thé poussent depuis 2005. Le sentier du thé («Il sentiero del tè»), qui correspond à la philosophie japonaise traditionnelle, mène à travers le magnifique jardin de thé. L’élément philosophique réside dans le fait que marcher sur ce chemin aide à oublier le stress de la vie quotidienne.

Mais le Monte Verità témoigne aussi d’une histoire culturelle mouvementée qui s’est illustrée sur le plan architectural. De la simple cabane aux constructions théosophiques en passant par l’hôtel Bauhaus, dont l’apparence radicale a fait plus sensation que les naturistes de la forêt. En 2008, l’hôtel Monte Verità a été fortement restauré.
Aujourd’hui, le parc naturel de Monte Verità, d’une superficie de 75 000 m2, est aussi un voyage dans un passé qui fut et reste unique au monde. L’histoire de ce lieu est si intéressante qu’un film allemand sur les habitants du Monte Verità est en cours de tournage.
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